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#74 – On ne voit pas avec les yeux, mais avec notre cerveau !

Si je vous montre cette photo et je vous demande « que feriez-vous ? ».

Coiffage pulpaire ou traitement canalaire ?

Votre première réaction comme celle de tout le monde, va être d’essayer de chercher à donner une réponse.
L’une ou l’autre d’ailleurs peu importe.

Pourtant, les choses sont beaucoup plus complexes que cela. C’est la difficulté de la décision thérapeutique. Souvent confondu avec le diagnostic, la prise de décision est finalement beaucoup plus complexe. C’est cette notion que je vous propose d’aborder pour cette nouvelle réponse d’expert d’endo Academie.

Une unique phrase qui donne à réfléchir

Récemment lors d’une formation hors dentaire, le formateur du jour a lâché une phrase que je ne suis pas prêt d’oublier.
« On ne voit pas avec les yeux, on voit avec notre cerveau ».

  • Imaginez que vous êtes dans la savane, et qu’à 100m de vous, vous voyez quelque choses de bouger. Interpelé, vous vous concentrez sur ce mouvement et immédiatement vous identifiez une antilope. C’est gentil une antilope. Vous n’êtes pas inquiet, et vous allez juste vous déplacer et vous mettre en mouvement immédiatement pour ne pas la déranger cet animal.
  • Maintenant, reprenons la même situation, mais dans ce cas, vous ne parvenez pas à identifier l’animal – a ce moment-là, le chemin de la prise de décision est différent, et va nous obliger à réfléchir. À consommer de l’énergie de notre cerveau. Et cela va prendre du temps. Le cerveau ne connait pas cette situation et n’a donc pas d’ordre réflexe à donner. Il va analyser, peser le pour le contre, les avantages les inconvénients, et finalement donner un ordre. En même temps, si la solution se reproduit, plus tard, le cerveau saura quel ordre donner dans l’urgence. Puisqu’il a déjà été confronté à la situation.

On comprend que finalement, nous passons notre vie à mettre des choses dans des cases. Dans les cases de notre cerveau. L’apprentissage revient à mettre une image dans une case, et de forcer le cerveau à y adjoindre un ordre,

un comportement pour que la prochaine fois que cette image va s’allumer dans cette case, l’ordre donné par le cerveau soit immédiat. Immédiat, mais surtout, sans consommation d’énergie Dans des situations courantes, nous passons 80% de notre temps à agir de façon que nous appelons « réflexe ».

La difficulté, ce sont les 20% restants

Certaines situations, moins courantes et plus complexes nécessitent un apprentissage plus long, plus énergivore. Mais une fois que c’est dans la boite, c’est dans la boite. Il y a également des situations qui nécessitent un entrainement, une répétition de l’apprentissage et des gestes afin d’être sûr que la donnée est bien ancrée et que la réaction soit réflexe. C’est pourquoi les professionnels avec des métiers sensibles comme l’aviation par exemple suivent des programmes de simulation répétés et réguliers.

Mais pourquoi aborder cela dans la notion de prise de décision dans la chirurgie dentaire ?

Et bien tout simplement parce que dans notre quotidien, au fauteuil notamment, c’est la même chose. Notre cerveau fait tout pour s’économiser son énergie, et a tendance à prendre les raccourcis les moins énergivores. Alors face à une grosse cavité par exemple,
une douleur du patient, visibilité de la pulpe par transparence, Hop, le cerveau prend la décision de pulpotomie pour traitement canalaire.

Pourquoi ? Tout simplement parce que depuis longtemps dans notre exercice, on a associé cette situation à cette décision.

Et puis, petit à petit, on se fait convaincre que finalement un coiffage indirect, ou un coiffage pulpaire, un IDS, etc. peuvent être une alternative thérapeutique au traitement canalaire. Pourtant, il nous faut faire un effort pour sortir du chemin décisionnel classique et conventionnel.
Pour le traitement canalaire, la décision est prise rapidement. Votre assistante connait parfaitement le plateau technique, et vous, vous avez vos actes réflexes qui vont vous permettre de réaliser votre traitement très rapidement, presque sans réfléchir.

Si vous décidez de faire un IDS ou un coiffage et que vous n’avez pas l’habitude de le faire en routine, votre décision vous demandera de l’énergie.

L’énergie de changer l’habitude de l’assistante. L’énergie de vous remettre dans une situation différente de celle où l’on se trouve en situation de confort. L’énergie d’expliquer ensuite au patient une fois relevé du fauteuil, pourquoi vous n’avez pas fait le traitement que vous aviez prévu initialement.

En gros, il va falloir se faire violence. Et on n’aime pas se faire violence.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais c’est souvent en revenant d’une formation que l’on se fait violence. Que l’on change ses habitudes. Tout simplement parce que la formation, est un booster d’énergie… Quand on revient de formation, on a récupéré cette énergie qui nous permet de shunter l’acte réflexe que nous impose notre cerveau. C’est pour cela que face à une même situation clinique, nous ne prenons pas toutes et tous la même décision. Cette décision dépendra essentiellement de notre expérience, de nos succès et de nos échecs cumulés. Tous ces éléments nous conduisent petit à petit à ce que l’on qualifie de « croyance ». Ces croyances ne sont rien de plus que des cases créées par notre cerveau qui nous permettent de prendre des décisions rapides et reproductibles.

Néanmoins, cette décision ne fera probablement pas l’unanimité et c’est normal.

Et finalement, peu importe. Nous prenons tous nos décisions en fonction de ce que l’on sait faire de mieux, et c’est la plus sage décision pour le patient qui est entre vos mains. J’ai tendance à considérer qu’ « une décision est bonne à partir du moment où elle est prise pour de bonnes raisons ».
À partir de là, l’extraction d’une dent plutôt que la décision de retraiter endodontiquement voir de réaliser une chirurgie ne devrait pas être systématiquement critiquée sous prétexte que ce n’est pas la décision que nous aurions prises, nous, avec notre bagage et notre expérience.

La formation et la transmission d’information, de quoi challenger notre cerveau !

Rappelons-nous aussi que la formation permet d’alimenter notre réflexion et au moins nous informer de ce qui existe. Dans notre discipline, le partage d’expérience par la publication de cas cliniques sur les réseaux sociaux ou lors de conférences est une première étape à la formation, à savoir de l’information. Par cette information, je nourris mon cerveau en lui montrant qu’à un moment donné, il va falloir qu’il accepte de recréer des boites, des nouvelles pour remplacer ou compléter les existantes.
Et n’oublions pas non plus que toujours par souci d’économie d’énergie, notre organisme a tendance à fermer les boîtes qui ne servent pas souvent. On peut toujours aller les rechercher, mais là également rouvrir une boîte, c’est énergivore ou fatiguant diront d’autres. Et alors les raccourcis sont de plus en plus courts jusqu’à un moment où l’on se réveille et que l’on se dit… il va falloir que je fasse quelque chose.

Voilà, je ne suis pas près d’oublier la phrase prononcée par mon professeur du jour, le Pr Philippe SIBERZAHN : « On ne voit pas avec les yeux, on voit avec notre cerveau » Et je ne peux que vous inciter à poursuivre votre formation, à la fois pour vous enrichir, mais également elle vous apprendra à économiser votre énergie et pourquoi pas optimiser notre fainéantise intérieure !

À très bientôt !

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